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De la canicule de 2003 au drame à huis clos qui vient de se jouer dans les EHPAD avec la pandémie de COVID-19, quelles leçons avons-nous retenu pour l’habitat des plus âgés, qu’il soit individuel ou collectif ? Un éclairage complémentaire à mon premier article « Plus de 85% des Français souhaitent vieillir chez eux : et si on s’attaquait sérieusement au sujet ! » 

Par Jean-Philippe Arnoux

L’après 2003 s’était caractérisé par des réponses d’ordre technique : l’installation de pièces climatisées pour vieux (sortes de chambres froides avant l’heure…), et des plans ORSEC contre la déshydratation.

Nous ne sommes pas encore dans l’après 2020 mais il est déjà temps de se poser la question. Dans l’état actuel des choses, l’entrée du loup (le Covid) dans la bergerie confinée (l’habitat des seniors) a fait des ravages et montré la fragilité du système (Et je ne parle même pas des pauvres hères isolés que nous découvrirons après coup morts à domicile, comme en 2003, faute de lien social et malgré tous les efforts des élus locaux, des associations et des acteurs du soin et du social. MG France, le syndicat des médecins généralistes, estimait leur nombre à 9000 en avril en attendant des chiffres officiels de Santé Publique France.)

Il me semble, à ce sujet, que nous risquons de faire deux erreurs, que nous courons deux risques.

Erreur numéro 1 : continuer à apporter des réponses techniques à des problèmes « totaux ».

On vient de le voir : les réponses apportées en 2003 étaient techniques, et la tentation d’avoir le même type d’approche dans les mois à venir sera grande. La question est pourtant moins celle de la limite des matériaux et des solutions constructives (qui tous existent ou évoluent), que de regarder l’Habitat des seniors comme un enjeu « total », bien au-delà des seules préoccupations médicales ou gérontologiques.

L’habitat des seniors doit ainsi être pensé pour créer du lien social, faire communiquer les générations, compenser le déficit de services publics dans certains désert médicaux ou administratifs. Pour imaginer les connexions entre EHPAD et Domicile avec des services partagés. Pour imaginer un habitat bien sûr adapté à ses occupants mais également pensé pour celles et ceux qui y travaillent pour accompagner ceux qui y vieillissent. Pour y intégrer les technologie vraiment utiles, en lien avec les grandes orientations comme le numérique et la télésanté, en évitant l’écueil des gadgets bling-bling. Son financement doit associer des moyens publics, privés ou issus de l’économie sociale et solidaire. La politique du Grand Âge doit gagner en sérénité et reposer sur une vision à 360°, qui aujourd’hui n’existe pas.

Si l’on prend le sujet par le besoin de remplacer des baignoires par des douches, on passe en partie à côté de l’essentiel. Je ne me veux pas ironique, ni réducteur, ici : il faut noter, sur ce sujet, l’engagement notable et les efforts d’Action Logement pour son plan d’adaptation des logements, première mais seule action d’envergure engagée… C’est une première pierre essentielle de taillée mais reste à bâtir la Cathédrale !

Sur ce besoin d’inventer une nouvelle manière de voir l’habitat des seniors, la bonne nouvelle est que beaucoup de moyens sont déjà identifiés dans une multitude de rapports d’ultra-spécialistes.

L’heure est donc à reconsidérer les bâtiments qui nous entourent, non comme de simples objets techniques et normés, mais plus que jamais intégrés dans un ensemble sanitaire et social interconnecté : l’humain dans l’habitat, l’habitat dans sa rue, la rue dans la ville, elle-même incluse dans un territoire…

Le tout, à l’aulne des grands défis des transitions énergétique, démographique, numérique, en incluant la question des mobilités et de la transition générationnelle. La façon d’habiter ensemble ou de partager son habitat évolue avec le temps et les habitudes des générations qui se succèdent. Vous disiez problème « total »… ?

Erreur numéro 2 : continuer à opposer habitat individuel et collectif.

Car déjà ressurgit un débat stérile et de court terme entre EHPAD et Domicile. Le premier se trouve trop souvent sous le feu des projecteurs de médias avides de sensations malsaines. Le second, à l’inverse, est trop souvent ignoré, comme le sont souvent les professionnels du domicile.

Quels que soit le nom qu’on leur donne, nous aurons toujours besoin d’établissements recevant un public âgé (que ce soit en raison d’une pathologie, d’un choix familial ou d’un choix de vie en collectivité pour les résidences services). Mais leur conception devra tenir compte de ce que dame nature semble vouloir nous enseigner (hélas sans succès en dépit des drames humains successifs).

Les pistes de réflexion ne manquent pas. On peut citer par exemple :

  • l’intégration de la qualité de l’air en excluant les systèmes susceptibles de propager des virus, comme les climatiseurs ou les systèmes de ventilation mal entretenus.
  • l’intégration du dérèglement climatique pour limiter le recours aux dits systèmes, tout en préservant le confort des occupants, résidents ou professionnels, et leurs habitudes de vie, été comme hiver, dans un environnement tempéré, tout en réalisant de substantielles économies d’énergie (économies pouvant être réinvesties ailleurs).
  • la création d’espaces multifonctions évolutifs, qui pourraient servir de lieux sécurisés de réception autonome des familles en cas de nouvelle pandémie et de sas à tout faire pour le quotidien.

Et sur ce point, nombre d’architecte avec une vision plus humaniste que purement technique doivent prendre la parole…et surtout être écoutés !

En ce qui concerne le domicile, il faudra aussi composer, simultanément, avec les masses de populations vieillissantes, conséquence directe de la transition démographique que secteur de la construction ignore trop.

Là encore, que ce soit par choix (d’ailleurs émis par une majorité toujours plus grande) ou par contrainte (faute de pouvoir payer une autre forme d’habitat collectif), les mêmes préoccupations doivent régir la rénovation ou la conception des lieux de vies.

Enfin, sur les nouvelles formes d’Habitat dit inclusifs, accompagnés, partagés, intergénérationnels ou non, objets de l’excellent rapport Wolfrom Piveteau remis récemment au Premier Ministre, si les concepts sont séduisants et promis à un bel avenir, encore faut il avoir conscience que nous devons aussi composer avec une transition générationnelle. La Génération qui nous importe est aujourd’hui celle du Baby Boom, celle qui a connu les 30 Glorieuses, le rêve de la propriété individuelle, du home sweet home à soi, et qui aujourd’hui n’ira pas naturellement vers une forme de partage de son habitat, sauf contrainte et forcée, ou avec un fort accompagnement de réassurance, non par égoïsme mais plus par habitude de vie et mode de pensée, alors que les jeunes générations aujourd’hui partagent tout ou presque !

Sur tous ces points, nous sommes dramatiquement en retard sur nombre de nos voisins européens.

La faute à qui, à quoi ? A mon sens, nous souffrons d’une absence de vision politique et législative, écrasée sous le fardeau de la transition énergétique qui est déjà en soit un enjeu majeur comme celui de l’économie circulaire.

Et nous souffrons aussi d’un manque de discernement entre besoins du handicap et du grand âge, d’un fonctionnement en silos des ministères et de nos administrations.

Et puis, peut-être que cela arrange beaucoup de monde que l’énorme responsabilité de conduire la politique du Grand Âge incombe au secteur de la santé, entretenant par la même le sacro-saint paradigme du « Curatif à la Française »… pourtant à bout de souffle.

De l’urgence d’une gouvernance globale de l’habitat des seniors

Une bonne partie des solutions structurelles qui configureront nos territoires et nos parcours de vie relèvera du domaine de compétence du Ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales : on pense ici aux politiques de l’Habitat et des mobilités.

Mais le rôle de Bercy est également décisif : pour ce qui relève de l’inclusion numérique (plus que jamais incontournable en ces temps où le confinement passé, et peut-être ceux à venir…), mais aussi le développement stratégique de la télésanté. Bercy est également attendu au tournant pour de nouveaux modèles économiques où les investissements de certains ministères devront générer des économies dans d’autres. Le secteur de la santé ne pourra plus supporter de nouvelles économies de bouts de chandelles mortifères.

C’est donc un grand plan stratégique intégrant tous les paramètres environnementaux, écologiques, ergonomiques, sociaux et sanitaires, qu’il faut mettre en place pour écrire un schéma directeur sur l’Habitat de demain. Et non des mesures en silos qui chaque grande transition de notre société.

L’enjeu est de ne plus opposer mais de composer. De construire ces passerelles qui nous font si souvent défaut. L’heure est à la grande convergence des Transitions, car si nous voulons contribuer à la lutte contre le dérèglement climatique, à préserver nos modèles sociaux, à équilibrer les liens entre générations et accompagner l’évolution de nos territoires au regard de ces grands enjeux, c’est bien au cœur de cette convergence que se trouveront les solutions de ruptures innovantes.

Le monde d’après n’existe pas, et contrairement à la cuisine où parfois il est bon d’accommoder les restes, nous ne bâtirons pas un monde nouveau avec les lambeaux de l’ancien.

L’enjeu est clair : il s’agit de rendre plus cohérentes nos politiques liées aux évolutions démographiques, écologiques, climatiques et technologiques de notre société, en évitant l’écueil de la création d’un nouveau comité Théodule, d’un énième Grenelle ou encore une énième agence superposée aux agences existantes.

Si la Force de notre pays est de savoir développer de grandes expertises, y compris dans le domaine du Grand Âge, sa faiblesse est le manque de convergence et de pérennité des politiques publiques. C’est un des grands enjeux de l’après COVID-19 et cela nous demandera d’avoir la sagesse d’en retenir les leçons. Les premières pierres sont posées, il nous faut maintenant une volonté politique et des ambitions fortes !

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