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Un des aspects les plus frappants du rapport Libault, remis à Madame la Ministre Agnès Buzyn il y a quelques semaines, est l’absence totale de traitement de la question de l’Habitat comme pilier essentiel du soutien à domicile.

Par Jean-Philippe Arnoux, Directeur Silver Economie et Accessibilité chez Saint-Gobain Distribution Bâtiment France

On parle ici d’un sujet majeur, socialement, démographiquement, économiquement : le grand âge et l’autonomie. Et au sein de celui-ci, non pas le « maintien » à domicile (dont la sémantique nous rapproche de l’univers carcéral…), mais le soutien à domicile.

Un sujet crucial pour les années à venir : le soutien à domicile

Car 85% des Français souhaitent vieillir à domicile. L’étude (FESP avec Sociovision, en partenariat Saint-Gobain et Malakoff Humanis) qui l’a montré au printemps ne fait que confirmer une tendance déjà bien connue : ce souhait de pouvoir vieillir chez soi, réclamé presque comme un droit constitutionnel. Le premier ministre Edouard Philippe l’a d’ailleurs martelé dans son discours de politique générale du 12 Juin dernier, en parlant de nos aînés : « Nous devons entendre leur volonté de vieillir à domicile ». Ce « chez soi », creuset pour les personnes âgées de leurs vies, de leurs souvenirs, de ces petites habitudes du quotidien auxquelles on refuse d’être arraché car elles font le fil de la vie, si ténu soit-il…

Cette demande sociétale a, faut-il le rappeler, des impacts majeurs sur la conception et l’évolution de l’habitat. La loi ELAN a vaguement dessiné les contours des logements adaptés aux Handicaps fixant un « quota » de 20% de logement adaptés aux personnes à mobilité réduite… mais nous savons bien que très peu de personnes âgées finissent leurs vieux jours dans un fauteuil roulant à domicile. Cette même loi Elan évoque 80% de logements adaptables, sans en préciser les contours (adaptable pour qui, pour quoi ?) sans même évoquer les subtilités de l’adaptation du logement à la condition de ses occupants (Grand Age ne rimant pas forcément avec Handicap Moteur).

Et pourtant, pas une ligne sur les conditions d’un bon soutien à domicile dans le rapport de la concertation grand âge et autonomie, dit rapport Libault, donc.

Le bien-fondé de la démarche n’est plus à démontrer : ce rapport fait suite à une grande concertation qui a réuni les professionnels du grand âge les plus divers. Le sérieux du rapport n’est pas non plus à contester : il comporte 175 propositions et a nécessité un immense travail de recensement des carences et prémices de l’obsolescence de notre système actuel.

Et les qualités du rapport sont nombreuses. Il souligne, à juste titre, le manque de moyens humains des EPHAD, le délabrement croissant des infrastructures publiques, le manque d’attractivité des professions du domicile*.

Seule certitude : sur l’adaptation de l’Habitat, toujours rien…

Une absence hélas révélatrice

L’absence de proposition sur les conditions d’un bon soutien à domicile est très révélatrice du manque de prise en compte et d’anticipation de ce sujet pourtant déjà crucial.

La faute à qui, ou à quoi ? Les torts sont certainement partagés.

Il faut d’abord regretter qu’aucun professionnel du bâtiment n’a été invité aux tours de tables. On imagine que cela s’explique par la complexité inhérente au monde du bâtiment (qui inviter ? pour parler de quoi ?), par le manque de dialogue entre le bâtiment et la santé (deux secteurs qui ne se parlent que quand ils y sont contraints, en général dans l’urgence) et par le trop grand nombre d’acteurs à écouter.

Ensuite, il faut l’admettre, sans doute parce que le monde du bâtiment — et je parle ici de l’ensemble des professionnels du bâtiment, dont je fais partie —, structurellement orienté vers la technique, les normes, les produits, la performance des matériaux, continue à peiner à comprendre la diversité de besoins humains eux-mêmes changeants.

Et puis, il a fort à faire par ailleurs avec la transition énergétique, tout aussi critique pour l’environnement et les générations futures. Enfin, il doit répondre à l’enjeu majeur du manque de logements lié à l’évolution de la population. Bref, le bâtiment ne chôme pas et la transition démographique (ou devrait-on dire, « transition générationnelle »)… on verra ça plus tard.

Sauf que plus tard, c’est dans dix ans et déjà commence à chantonner à mes oreilles la rengaine du « On ne sera jamais prêts dans sept ou dix ans ».

Les solutions existent, encore faut-il les traiter au bon niveau

Adapter l’habitat au soutien à domicile, donc. Salles de bains, cuisine, escaliers, chambre : toutes les pièces sont concernées. Et qui dit adaptation ne dit pas toujours gros travaux. Si le retrait des baignoires est plébiscité au profit de la douche, faire rabaisser ses meubles hauts de cuisine par un artisan est aussi un moyen d’éviter déséquilibre et chutes**. Et avec 31 millions de logements anciens, et un taux de renouvellement par le logement neuf d’à peine plus de 1% par an, il y a du pain sur la planche.

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Les solutions techniques, donc, existent et chaque jour apporte son lot d’innovations : du simple pommeau de douche à ventouse repositionnable à une main aux objets connectés (parfois futiles mais souvent utiles). Le problème n’est pas là. Non, le véritable sujet ici est celui de la vision globale, collective, individuelle et politique de l’Habitat. Au moment où nos dirigeants décrètent des états d’urgences à tout va, l’heure est bien à la mobilisation générale sur ce sujet qui nous touche tous.

Au niveau collectif d’abord. Il nous faut passer d’une vision curative à une vision préventive. C’est urgent. Trop souvent, on n’adapte que quand on ne peut plus faire autrement. Parce que pendant des décennies, adaptation a rimé avec Handicap, matériel paramédical et tout ce qui ne permet pas de porter un regard plus serein sur la maison des vieux jours.

Au niveau individuel, ensuite. Nous devons changer de regard sur les personnes âgées, et les aider à changer de regard sur elles-mêmes. Parce qu’un « petit vieux » ne se résigne pas à être considéré comme tel, et ce n’est que souvent que devant une certaine forme d’adversité, physique ou familiale, qu’on consent à entreprendre des démarches pour compenser dans l’urgence ce que la vie et le corps nous enlèvent… souvent trop tard.

Au niveau politique, enfin. Il me semble que nos ministères ne doivent s’écouter que d’une oreille distraite et polie en conseil des ministres. On comprend bien que chaque silo technocratique de nos administrations porte déjà son fardeau bien lourd de complexité, subie ou voulue. Mais il est des sujets transversaux qui ne peuvent souffrir de ces silos, et la thématique du grand âge en est un. Peut-être même la plus formidable qu’il nous sera donné de gérer ! J’ai d’ailleurs noté avec un certain amusement l’existence d’une Commission Interministérielle pour le Développement et l’Usage du Vélo (CIDUV)…mais pour nos vieux… rien pour coordonner les acteurs au niveau de l’Etat !

Aides publiques à l’incitation pour l’adaptation préventive des logements : Ubu Roi !

C’est à la fois le plus bel exemple de transversalité… mais aussi d’efficacité toute relative d’un dispositif incitatif. Regardez plutôt :

  • les conséquences humaines et financières des accidents domestiques liés au logement sont du ressort du Ministère des Solidarité et de la Santé
  • le Crédit d’Impôt Adaptation du Logement est du ressort du Ministère de l’Egalité des Territoires et du Logement
  • mais il est de fait géré par le Ministère de la Transition Ecologique et Solidaires
  • sans parler de Bercy au cœur des arbitrages budgétaires.

Deux chiffres également enfoncent le clou : sur un budget global annuel de 18 milliards d’euros consacrés à la politique du logement, la part directe des aides à l’adaptation des logements est seulement de 154 millions d’euros ! Faites le calcul : moins de 0.9%. Une goutte d’eau dans un océan de défis !

Et pour ajouter à la complexité, n’oublions pas la disparité de situation de la perte d’autonomie des personnes âgées d’un territoire à un autre. Une vision nationale et globale ne doit pas empêcher une vision de l’accompagnement des acteurs locaux.

Et pour avancer ?

Il est devenu urgent de s’inscrire dans une action volontariste. Pour avancer, le 20 juin, le groupe de travail « Des logements adaptés pour une vie autonome » dont j’ai animé des sessions de travail avec mon complice Hervé Meunier, présente ses premières orientations au Conseil National de la Silver Economie avant la remise des nécessaires propositions complémentaires au rapport Libault en septembre pour que la Loi Grand Age et Autonomie prennent toute sa mesure transversale et stratégique.

Une nécessaire première étape sur un chemin qui sera long, mais qu’il faudra parcourir rapidement, si nous voulons être à la hauteur des enjeux.

Jean-Philippe Arnoux, Directeur Silver Economie et Accessibilité chezSaint-Gobain Distribution Bâtiment France

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* Ce point est particulièrement sensible quand on constate le décalage entre la faible attractivité de des métiers d’une part (mal considérés, payés, formés, aux horaires contraignants, cadences parfois infernales, lieux de vie/travail mal sécurisés, exposition aux troubles musculo-squelettiques…), qui se traduit par un fort absentéisme et, disons-le, une crise chronique du secteur, et d’autre part les besoins croissants. Les enjeux sont colossaux : recruter 15 000 personnes immédiatement et 150 000 à l’horizon 2030, comme l’a rappelé Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie. Un sujet auquel devra s’attacher Myriam El Khomri, fraîchement pressentie pour investiguer les conditions de l’attractivité et la valorisation des professions du domicile.

** Les chutes sont la principale cause d’hospitalisation de personnes âgées, avec presque 500 000 chutes annuelles, pour un coup estimé entre 2 et 4 milliards pour les finances publiques

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