Dans un rapport publié en septembre 2026, intitulé « Longévité en santé : prévenir pour mieux vieillir », l’Institut Montaigne propose une transformation profonde des politiques françaises du grand âge. Face à l’accélération du vieillissement démographique et à la progression des maladies chroniques, le think tank recommande de faire de la prévention, du maintien des capacités fonctionnelles et de la coordination des soins les priorités du système de santé. Six recommandations structurent cette proposition de réforme.
Une population vieillissante et des besoins croissants
La France connaît une transformation démographique majeure. En 2025, les personnes de plus de 60 ans représentaient 28,5 % de la population, dépassant pour la première fois la proportion des moins de 18 ans.
Selon les projections démographiques citées dans le rapport, plus de 20 millions de personnes pourraient avoir 65 ans ou plus en 2070, soit environ 32 % de la population.
Le nombre de personnes âgées de 80 ans et plus devrait également augmenter fortement, passant de 4,3 millions en 2025 à 6,1 millions en 2035.
Cette évolution s’accompagne d’une augmentation des besoins de soins et d’accompagnement.
Selon les projections reprises par l’Institut Montaigne, le nombre de personnes de 60 ans ou plus en perte d’autonomie pourrait passer de 2,7 millions en 2020 à 3,1 millions en 2030, soit une hausse de 16 %.
Le nombre de journées d’hospitalisation des personnes de 75 ans et plus pourrait, quant à lui, presque doubler d’ici 2050, passant de 23 millions à près de 45 millions.
Vivre plus longtemps, mais pas nécessairement en bonne santé
L’Institut Montaigne souligne le décalage persistant entre l’allongement de l’espérance de vie et la préservation de la santé.
En France, l’espérance de vie atteint 85,9 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes. En revanche, l’espérance de vie sans incapacité à la naissance se situe autour de 64 ans.
Le rapport rappelle également que seuls 45 % des Français de plus de 65 ans déclarent être en bonne santé, une proportion légèrement inférieure à la moyenne de l’OCDE.
Cette situation nourrit les inquiétudes concernant le vieillissement. Selon une enquête OpinionWay réalisée pour Clariane et citée dans le rapport, 57 % des Français se déclarent inquiets face à leur propre vieillissement.
La perte d’autonomie constitue leur principale crainte, devant les troubles de la mémoire et les maladies.
Pour l’Institut Montaigne, l’objectif des politiques publiques ne doit donc plus seulement être d’allonger la durée de vie, mais d’augmenter le nombre d’années vécues en bonne santé et en autonomie.
Des dépenses de santé qui pourraient augmenter de 32 milliards d’euros d’ici 2040
Le vieillissement démographique devrait également peser sur les finances publiques.
Selon les projections présentées dans le rapport, la seule évolution de la structure par âge de la population pourrait entraîner une augmentation des dépenses de santé de :
- 16 milliards d’euros en 2030, soit +4,8 % ;
- 32 milliards d’euros en 2040, soit +10 % ;
- 41 milliards d’euros en 2050, soit +13 %.
Ces estimations sont calculées par rapport aux 325 milliards d’euros de dépenses de santé enregistrés en 2023.
Concernant plus spécifiquement les dépenses publiques liées à l’autonomie, les projections de l’OCDE et de la Chaire AgingUP! de l’Université Paris Cité montrent qu’elles pourraient passer de 1,96 % du PIB à 3,07 % en 2050, à politiques inchangées.
À l’inverse, un scénario privilégiant le vieillissement en bonne santé ramènerait cette proportion à 2,94 % du PIB en 2050.
L’écart représenterait environ 5 milliards d’euros de dépenses publiques annuelles évitées à cet horizon, selon les simulations présentées.
Le rapport cite également une estimation de la Cour des comptes selon laquelle une année supplémentaire d’espérance de vie sans incapacité pourrait représenter environ 1,5 milliard d’euros de dépenses de santé évitées chaque année.
Passer d’une logique de prise en charge à une logique de prévention
L’une des principales critiques formulées par l’Institut Montaigne concerne l’organisation actuelle du système français.
Historiquement, les politiques du grand âge ont été construites pour accompagner les personnes lorsque la dépendance était déjà installée.
Malgré plusieurs réformes et l’apparition de dispositifs de prévention, cette logique curative demeure dominante.
Le rapport propose de réorienter le système vers la préservation des capacités physiques, cognitives et fonctionnelles, en intervenant bien avant l’apparition des premières incapacités.
Cette évolution s’appuie notamment sur les progrès des gérosciences, qui étudient les mécanismes biologiques du vieillissement et leurs relations avec les maladies chroniques.
Elle s’inscrit également dans les orientations de l’Organisation mondiale de la santé, qui privilégie une approche du vieillissement centrée sur le maintien des capacités permettant aux individus de poursuivre leurs activités et de préserver leur autonomie.
Six recommandations pour transformer le système français
L’Institut Montaigne formule six recommandations, organisées autour d’une stratégie nationale et de quatre axes opérationnels.
1. Créer un Institut national de la Longévité
La première proposition consiste à fixer un objectif national d’amélioration de l’espérance de vie en bonne santé à l’horizon 2035-2040.
L’ambition serait de rapprocher la France des pays les plus avancés dans ce domaine.
Pour piloter cette stratégie, le rapport préconise la création d’un Institut national de la Longévité, sur le modèle de l’Institut national du cancer.
Cette structure serait notamment chargée de coordonner les politiques publiques, de suivre les résultats et d’accompagner leur déclinaison dans les territoires.
2. Faire de la prévention une priorité tout au long de la vie
L’Institut Montaigne recommande de renforcer les actions de prévention autour de trois déterminants essentiels : l’activité physique, la nutrition et le lien social.
Ces dimensions doivent devenir des priorités de santé publique afin de maintenir les capacités fonctionnelles et de réduire les risques de perte d’autonomie.
Le rapport insiste également sur le rôle du monde du travail comme lieu de prévention, ainsi que sur la nécessité d’améliorer l’information et l’accès aux dispositifs, notamment pour les populations les plus exposées aux risques socio-économiques.
3. Généraliser le programme ICOPE dès 50 ans
Le rapport propose de faire du programme ICOPE, développé par l’Organisation mondiale de la santé, le dispositif national de référence pour le repérage précoce des fragilités.
Ce programme repose sur l’évaluation de plusieurs dimensions de la santé : mobilité, cognition, nutrition, vision, audition et état psychologique.
Son objectif est d’identifier les premières diminutions de capacités afin de mettre en place des actions adaptées avant l’apparition d’une perte d’autonomie.
L’Institut Montaigne recommande d’organiser son déploiement à grande échelle dès 50 ans, notamment en intégrant l’évaluation des capacités aux contacts réguliers avec le système de soins.
4. Doubler le nombre de professionnels paramédicaux
Le manque de professionnels constitue un autre défi majeur.
Selon les données de l’OCDE citées dans le rapport, la France compte un peu plus de deux professionnels de l’accompagnement du grand âge pour 100 personnes de plus de 65 ans, contre cinq en moyenne dans les pays de l’OCDE.
Pour répondre aux besoins futurs, l’Institut Montaigne recommande de doubler le nombre de professionnels paramédicaux en exercice.
Cette évolution nécessiterait une adaptation des formations, un renforcement de l’alternance et de la formation continue, ainsi qu’une meilleure attractivité des métiers du soin et de l’accompagnement.
5. Développer des parcours coordonnés entre domicile et établissements
Le rapport appelle également à dépasser l’opposition traditionnelle entre maintien à domicile et hébergement en établissement.
L’objectif serait d’organiser des parcours d’accompagnement continus, adaptés à l’évolution de la situation de chaque personne.
Les établissements de santé, les EHPAD, les services d’aide et de soins à domicile et les structures médico-sociales seraient davantage coordonnés à l’échelle territoriale.
L’Institut Montaigne souligne notamment le potentiel des Centres de Ressources Territoriaux (CRT), qui peuvent mobiliser les compétences des EHPAD au bénéfice des personnes fragiles vivant à domicile.
Cette organisation doit également permettre une meilleure prise en compte des proches aidants et de leurs besoins.
6. Construire une plateforme numérique nationale dédiée à la longévité
Enfin, l’Institut Montaigne propose de renforcer la numérisation et l’interopérabilité du système de santé.
Le rapport recommande la création d’une plateforme nationale unique permettant de mieux suivre les parcours de santé des personnes fragiles.
Cette infrastructure s’appuierait notamment sur les outils numériques existants, dont le dossier médical partagé, et faciliterait la circulation des informations entre professionnels.
L’intelligence artificielle pourrait également contribuer à l’exploitation des données de santé pour améliorer la prévention, la coordination et le suivi des personnes.
Un enjeu de coordination pour les acteurs de la Silver Économie
Au-delà du système sanitaire, les orientations proposées concernent une grande diversité d’acteurs intervenant dans le vieillissement : établissements médico-sociaux, services à domicile, professionnels de santé, acteurs de la prévention, entreprises du numérique et structures d’accompagnement.
Le rapport souligne en particulier l’importance des solutions permettant d’entretenir les capacités, de prévenir les fragilités et d’organiser un accompagnement adapté au parcours de vie.
Les activités liées à l’habitat, à la mobilité, à la nutrition, à l’activité physique, au lien social et aux technologies de santé s’inscrivent ainsi dans les domaines concernés par les orientations du rapport.
L’Institut Montaigne appelle à une transformation d’ensemble, associant les pouvoirs publics, les professionnels et les acteurs territoriaux.
L’ambition centrale du rapport est de faire de l’amélioration de l’espérance de vie en bonne santé une priorité nationale, plutôt que de concentrer l’essentiel des moyens sur la prise en charge de la dépendance une fois celle-ci installée.

